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Soutenus par la stratégie française de relance du nucléaire, les petits réacteurs modulaires promettent de concilier décarbonation, compétitivité et souveraineté énergétique. La promesse est aussi ambitieuse qu’incertaine. Pour en savoir plus, Courant Positif est allé à la rencontre de Sylvain Nizou, président et cofondateur de la start-up nucléaire française HEXANA.
« Le nucléaire est clé pour réconcilier à la fois l’indépendance et donc la souveraineté énergétique, et la décarbonation et donc la neutralité carbone » : c’est avec ces mots que le président Emmanuel Macron ouvrait le Sommet international sur l’énergie nucléaire à Paris le 10 mars 2026.
Au cœur du nouvel élan qu’entend donner la France au nucléaire se trouvent des petits réacteurs innovants : les SMR, ou Small Modular Reactors. Ces réacteurs sont modulaires, c’est-à-dire que leurs composants peuvent être fabriqués, assemblés et testés dans plusieurs usines avant d’être transportés d’un seul tenant sur le lieu d’implantation. Hormis leur taille et leur puissance réduits, ils fonctionnent sur les mêmes principes que les réacteurs nucléaires « traditionnels ».
Parmi 11 projets de réacteurs nucléaires de petite taille soutenus par le programme France 2030, la startup HEXANA propose un modèle de SMR de 330 mégawatts électriques, dont la construction devrait débuter en 2030-2031, pour une mise en service espérée en 2035. Sylvain Nizou, président et cofondateur de cette startup de 70 personnes basée à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), dit être arrivé au nucléaire « non par passion mais par pragmatisme face aux enjeux de décarbonation et de résilience énergétique », après un doctorat en physique et une vingtaine d’années passées à travailler dans l’industrie puis au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Il parle du développement des SMR comme d’une équation complexe à résoudre, un exercice de funambulisme qui, s’il est mené à bien, pourrait être un game changer dans la stratégie de décarbonation française et européenne.
Sylvain Nizou l’assume: HEXANA ne propose pas une technologie de rupture. Les petits réacteurs modulaires sont connus depuis les années 1950 ; il en existe même déjà dans des ports militaires comme Toulon (Var) et Cherbourg (Manche), sous la forme de petits réacteurs embarqués dans des sous-marins et pour propulser le fleuron de la Marine nationale, le porte-avions Charles-de-Gaulle. « La technologie que nous utilisons — un réacteur qui utilise du sodium liquide comme liquide de refroidissement plutôt que de l’eau — bénéficie de 70 ans d’expérience en France : quatre réacteurs de ce type ont déjà été construits, exploités puis démantelés sur le territoire national ».
La nécessité d’une décarbonation du mix énergétique se faisant de plus en plus pressante, une nouvelle impulsion a été donnée au secteur pour innover et explorer le potentiel du concept de SMR, d’abord chez les Géants de la planète, Russie, Chine et Etats-Unis en tête. L’entrée de la France dans la course s’est faite plus tardivement, note Sylvain Nizou : « c’est le discours de Belfort du président Macron en 2022 qui a vraiment marqué une accélération, avec l’appel à projets France 2030 qui a fait émerger de nouveaux acteurs comme HEXANA ». A travers ce programme, l’Etat français s’est engagé à soutenir avec des fonds publics le développement de ces nouveaux réacteurs, à condition qu’ils parviennent à lever en parallèle des fonds privés.
Un tel engouement s’explique par les nombreuses promesses des SMR en matière de décarbonation. « Les usages des SMR sont complémentaires de ceux des réacteurs nucléaires actuels et des énergies renouvelables », assure le président d’HEXANA.
Les renouvelables posent la question de la pilotabilité, notamment l’éolien et le solaire qui fonctionnent de manière intermittente. « On ne sait pas réellement stocker de grandes quantités d’électricité renouvelable. S’il y a un trop grand écart entre la production d’électricité par des renouvelables intermittents et la capacité à adapter le reste des installations pour ajuster l’offre et la demande, le système énergétique fait face à un problème de pilotage et de rentabilité des installations» estime Sylvain Nizou. Le parc nucléaire actuel français joue actuellement un rôle essentiel de variable d’ajustement pour garantir un équilibre : on peut en effet augmenter ou diminuer la puissance de tous les réacteurs 900 mégawatts électriques (soit 32 des 57 réacteurs français), ce que l’ingénieur de formation décrit comme « un système très intelligent, efficace et bas carbone à l’inverse des pays mobilisant des centrales thermiques à gaz pour assurer ces services ».
Mais cette pilotabilité pose certains problèmes : « si l’on fait varier régulièrement la puissance du cœur d’un réacteur nucléaire, on perd en rentabilité par rapport à une production maximale constante puisqu’on est payé à la quantité d’énergie vendue à l’année bien que certains mécanismes réglementaires garantissent pour le moment la rémunération de ce service ». Le nucléaire traditionnel coûte cher à l’installation et sa viabilité et son efficacité ne peuvent être garantis que par une exploitation la plus durable possible au maximum de la puissance disponible.
C’est là que les SMR, et notamment le modèle développé par HEXANA, veulent entrer en scène en offrant une solution pilotable qui ne module pas sa puissance réacteur : « nous intégrons un système de stockage thermique, une sorte de grosse batterie, entre la centrale nucléaire SMR et le réseau pour y stocker la chaleur avant de la convertir en électricité, ce qui offre la capacité de fournir l’électricité de manière flexible tout en permettant au réacteur de fonctionner en permanence à puissance nominale ». Les SMR pourraient ainsi jouer un rôle complémentaire aux renouvelables pour proposer une solution bas carbone « en accommodant sa puissance injectée sur le réseau en fonction des besoins et en tenant compte de l’intermittence des renouvelables, on offre une solution complémentaire aux réacteurs nucléaires du parc qui pourront se consacrer à produire à pleine puissance sans subir les effets indésirables de la modulation ».
« Il faut penser les SMR comme complémentaires des renouvelables, pour pérenniser leur modèle économique », insiste celui qui a travaillé dans le secteur de l’énergie pendant l’essentiel de sa carrière et collaboré avec Rexel pendant deux ans sur des projets solaires.
Mais c’est en voyant les besoins du système énergétique dans son ensemble que l’on comprend la plus-value potentielle des SMR, en particulier dans un pays comme la France où le réseau électrique est déjà presque totalement décarboné.
Car les SMR permettent aussi de s’attaquer aux industries les plus dépendantes des combustibles fossiles, telles que l’acier, le ciment ou la pétrochimie. « L’essence d’une installation nucléaire est de produire de la chaleur avant de la convertir en électricité, or la production de chaleur est la raison principale de l’utilisation de combustibles fossiles comme le gaz naturel dans l’industrie », avance le président de la start-up. Installer un SMR à proximité d’un site industriel permettrait ainsi de lui fournir à la fois de la chaleur et de l’électricité. « La chaleur nucléaire coûtera deux à trois fois moins cher aux industriels, et le procédé sera beaucoup plus efficace qu’une conversion de chaleur en électricité puis à nouveau en chaleur, où l’on perd deux tiers de l’énergie en chemin. On évite ainsi des pertes de rendement et on réduit l’utilisation d’équipements intermédiaires de conversion ».
De quoi baisser non seulement les émissions de CO2 des industries, mais aussi leur dépendance aux importations de combustibles fossiles, dont les prix ne sont pas maîtrisés et sur lesquels les risques de pénurie sont de plus en plus importants. « La souveraineté industrielle des acteurs français et européens est en jeu » pour Sylvain Nizou, qui considère que la France doit lancer un « deuxième plan Messmer : celui de la décarbonation et de l’indépendance énergétique de nos industries ».
HEXANA envisage donc de positionner ses futurs SMR sur des grandes zones industrialo-portuaires ou de sites industriels à proximité des grands fleuves ; l’entreprise a repéré entre 30 et 60 zones à l’échelle européenne, dont une dizaine en France.
Cette chaleur nucléaire pourrait aussi être utilisée dans des réseaux de chauffage urbain, ce qui est notamment envisagé en Suède et en Finlande avec d’autres technologies SMR spécifiquement conçues pour produire de la chaleur à basse température. Pour ces pays comme la Finlande qui dépendaient beaucoup du gaz russe, les SMR pourraient donc représenter une opportunité de souveraineté énergétique majeure.
Si les promesses sont nombreuses, les défis le sont au moins tout autant, que ce soit du point de vue du modèle économique ou de la sécurité. Le World Nuclear Industry Status Report de 2025 soulignait, sceptique, que « l’écart entre la promesse et la réalité industrielle [des SMR] n’a cessé de se creuser ». Seul un SMR est en construction dans les pays occidentaux à ce jour, et aucun n’est en fonctionnement dans le monde. Aux Etats-Unis, la start-up NuScale a dû abandonner un projet en 2023 pour cause d’explosion des coûts, et repartir de zéro. En difficulté financière, la start-up italienne Newcleo, mastodonte de l’écosystème européen, a quant à elle dû revoir ses ambitions à la baisse en 2025, supprimant au passage 150 postes au Royaume-Uni. Plus révélateur encore de la fragilité de la filière, la principale start-up française de mini-réacteurs, Naarea, a déposé le bilan après une procédure de redressement judiciaire et une offre de reprise avortée.
Antoine Bonduelle, expert auprès du GIEC, décrit les SMR comme « le nouveau mirage de l’industrie nucléaire » dans un rapport de 2024, rappelant que le volet « France 2030 » dédié au nucléaire représentait son budget le plus important, avec 1 milliard d’euros annoncé, pour un résultat pour l’instant difficile à mesurer. Son verdict : « trop tard, trop cher, trop risqué et trop incertain ».
La Commission de Régulation de l’Énergie (CRE), plus mesurée, faisait état en septembre 2025 d’un certain « retard » de l’Europe dans le développement de la technologie alors que certains projets émergent d’ores et déjà en Russie ou en Chine, où le premier SMR pourrait entrer en fonctionnement cette année La CRE estime toutefois que ce retard européen serait rattrapable.
Sylvain Nizou n’ignore pas ce contexte délicat, en partie inhérent au modèle des start-ups dont seule une minorité parviennent à trouver leur marché, et dit avoir conscience de l’ampleur des défis de modèle économique et de sécurité posés par les SMR. Mais pour ce qui est du calendrier, il se méfie des projets qui annoncent une mise en service dans les prochaines années. « Certains acteurs américains ont démarré plus tôt et auront sûrement quelques années d’avance, mais certains ont oublié un élément majeur de l’équation : le combustible, qu’ils avaient prévu d’acheter à la Russie, ce qui s’est avéré peu pertinent au vu des bouleversements géopolitiques de ces dernières années », fait-il remarquer. HEXANA entend quant à elle ne pas dépendre de l’approvisionnement en uranium naturel, en utilisant plutôt des combustibles MOX (mélange d’oxydes), fabriqués à partir de matières issues du retraitement des combustibles usés et des stocks souverains d’uranium appauvri. « Notre objectif est d’avoir une vision cohérente sur tout le cycle, y compris celui des combustibles, soutient Sylvain Nizou ; la construction de nos réacteurs ne peut pas intervenir avant 2030 puisqu’il faut relancer toute une filière autant sur la fabrication des réacteurs que des combustibles ». Si l’annonce de tels délais a inquiété certains financiers au départ, elle serait devenue aujourd’hui « un gage de crédibilité, puisque la plupart des autres projets se rapprochent à leur tour de ce calendrier ». De quoi rassurer les industriels, estime HEXANA, qui assure pouvoir ainsi leur garantir une stabilité des prix grâce à sa maîtrise de la chaine d’approvisionnement du combustible et la construction de filières européennes.
Développer les SMR participerait à soutenir la relance de la filière historique du nucléaire en France. Une stratégie « gagnant-gagnant pour l’Etat et pour nous, résume Sylvain Nizou. « Demain, nous aurons relancé des acteurs industriels de la chaîne d’approvisionnement pour fabriquer des composants, des pompes et du combustible, formé de nouveaux ingénieurs spécialisés dans ce domaine… En somme, nous aurons réactivé tout un écosystème industriel, qui pourra ensuite servir à construire des réacteurs de plus grande puissance de la même famille, et répondre à l’objectif de recyclage du combustible nucléaire que l’État a réaffirmé lors du Conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026. » Le cofondateur d’HEXANA reste néanmoins prudent : il ne faut pas s’attendre à voir plus d’une quinzaine de SMR, une vingtaine tout au plus, installés en France en 2050. « On pourrait imaginer avoir environ cinq installations SMR flexibles au service du réseau, qui compléteront aussi les besoins créés par l’explosion des data centers, et quelques installations industrielles vers Dunkerque, Le Havre, dans la vallée du Rhône ou vers la zone industrielle de Fos-sur-Mer ».
Développer des SMR exige une vision de long terme, insiste l’ingénieur. « Quand on fait du nucléaire, on le fait pour un siècle ; autant ne pas partir dans la mauvaise direction et faire mieux que par le passé si nous le pouvons. Réduire la production de déchets, réduire la dépendance aux importations, réduire la dépendance aux matériaux critiques est alors fondamental en complément des objectifs de compétitivité. Une chose est certaine, nous ne pouvons pas nous aliéner à ce que nous ne maîtrisons pas ou ne possédons pas, nous devons relancer un cercle vertueux et contrôlé, innover avec modération pour être à l’heure, pour garantir notre souveraineté énergétique et industrielle qui sont les clés d’une économie maîtrisée et durable » Les SMR seront-ils une des clés pour contribuer à l’atteinte de ces objectifs louables ? L’avenir nous le dira.