- Génie électrique
Le media
de l’électrification
Au départ incarné par une poignée d’ingénieurs et d’entrepreneurs, le métier d’électricien a aujourd’hui changé de visage. Retour sur plus d’un siècle de mutations.
En 2025, France Travail incluait sur sa liste des métiers en tension plusieurs métiers de l’électricité, comme celui de technicien en maintenance électrique. Le numérique et la transition énergétique ont ouvert des besoins sur les métiers techniques, et les électriciens sont en première ligne. Comment comprendre ces nouveaux enjeux au regard de l’histoire du métier ? L’historien économique Arnaud Berthonnet, auteur de l’ouvrage Energique depuis 1881 en partenariat avec la Chambre Syndicale des Entreprises d’Equipement Electrique (CSEEE), revient sur la façon dont ce métier au départ marginal et artisanal s’est transformé.
S’il faut remonter jusqu’à l’Antiquité pour trouver les premières traces de théorisation de l’électricité, c’est dans le contexte de la Deuxième Révolution Industrielle, plus précisément dans les années 1880, que l’on voit apparaître les premiers entrepreneurs électriciens. Un événement fait date, explique Arnaud Berthonnet : la première Exposition Internationale d’Electricité, qui a lieu d’août à novembre 1881 au Palais de l’Industrie à Paris et qui rassemble près de 2 000 expositions et 1 million de visiteurs. « Y sont exposées les inventions majeures que nous connaissons encore aujourd’hui » résume l’historien, qui cite notamment « l’ampoule de Thomas Edison, la dynamo de Zénobe Gramme, le tramway électrique de Werner von Siemens, le téléphone de Graham Bell… ». À la fin de ce congrès est créée, le 17 novembre 1881, la Chambre syndicale des entrepreneurs de sonneries électriques, ordinaires et à air, porte-voix et paratonnerres. « Ce nom étonnant est révélateur des premières activités des électriciens, souligne Arnaud Berthonnet : au départ, leur travail était surtout de poser des paratonnerres, et des sonneries dans les usines ou dans les maisons bourgeoises où elles servaient à appeler des serviteurs. »
La dizaine de membres qui composent la première Chambre syndicale veulent défendre les intérêts des professionnels de l’électricité face à la concurrence du gaz, mais aussi structurer la profession autour de règles communes, organiser la formation et promouvoir l’innovation. Le métier d’électricien est né.
« Au début, le milieu est surtout composé de quelques grands ingénieurs et entrepreneurs » souligne le docteur en histoire. C’est un milieu très parisien, et la poignée de petites entreprises qui le composent peinent à trouver une main-d’œuvre qualifiée. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le total des personnes employées dans le secteur de la production-distribution d’électricité ne dépasse guère le millier.
En 1883, la Société Internationale des Électriciens est fondée et réunit rapidement plus de 1000 membres. Elle plaide pour la création d’écoles spécialisées : c’est ainsi que l’Ecole supérieure d’électricité (Supélec) est fondée en 1894. La formation, très théorique et réservée aux bacheliers, se démocratise au fil des décennies suivantes.
En parallèle, les besoins augmentent et se diversifient. Les électriciens élargissent leurs activités à l’éclairage et à la téléphonie, et accompagnent le passage des usines et des ateliers en installation électrique.
Mais les besoins augmentent plus vite que la reconnaissance dont bénéficient les travailleurs. Le métier a besoin de se faire connaître ; c’est ainsi que le Syndicat des travailleurs des industries électriques (STIE), créé en 1903, décide d’une action coup de poing en 1907. Le 8 mars, l’électricité est coupée dans tout Paris. Représentations annulées dans les salles de spectacles, impression des journaux empêchée, éclairage à la chandelle dans les cafés… La Ville Lumière est plongée dans le noir. Paris comprend que l’électricité, et ceux qui la maîtrisent, sont déjà devenus essentiels à la vie quotidienne. Moins de 24 heures plus tard, les électriciens obtiennent ce qu’ils demandaient : droit à la retraite, sécurité de l’emploi et repos hebdomadaire.
« La Première guerre mondiale est un tournant pour les électriciens », remarque Arnaud Berthonnet. Réquisitionnées pour produire du matériel de guerre, les quelques grandes entreprises qui s’étaient créées autour de l’électricité, comme Saunier Duval ou Clémançon, se modernisent. L’électricité s’impose comme une ressource stratégique du fait des pénuries et rationnements de charbon.
Il devient nécessaire de structurer la formation des électriciens, ce qui est fait dans l’entre-deux-guerres, notamment par la création du CAP ou Certificat d’Aptitude Professionnelle. En parallèle, les électriciens sont très mobilisés par l’électrification rurale.
La création d’Électricité de France (EDF) en 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, structure encore davantage la profession en unifiant le réseau et en modernisant les infrastructures. Les normes deviennent plus strictes et mettent en difficulté certaines petites et moyennes entreprises, qui doivent s’adapter à ce nouveau partenaire qu’est EDF. Mais la demande en main-d’œuvre est soutenue, notamment avec le développement du chauffage électrique dans les années 1970.
La révolution numérique à partir des années 1990 et 2000 bouleverse la profession. C’est l’arrivée des courants faibles, c’est-à-dire la transmission de données. La révolution numérique requiert de nouvelles compétences, tout comme la nécessité d’une transition énergétique pour contenir une crise climatique sur laquelle les scientifiques alertent depuis les années 1980. Installation de systèmes complexes, programmation de systèmes automatiques, mise en place de systèmes de stockage d’énergie, maintenance des installations renouvelables…
Cette diversification des compétences requises a créé une hyperspécialisation de la profession, analyse Arnaud Berthonnet. « Avant, un électricien, c’était un électricien, sourit-il ; aujourd’hui les profils sont très variés, et beaucoup de petites entreprises se positionnent sur des niches en se spécialisant par exemple sur la performance énergétique, les smart buildings, la mobilité électrique ou les panneaux photovoltaïques. »
Le métier marginal et artisanal d’il y a 140 ans semble bien loin. « On est passés d’un métier mécanique et empirique à un métier très technique et numérique, résume Arnaud Berthonnet, ce qui se traduit par un changement de vocabulaire : ceux qu’on appelait des installateurs sont désormais des intégrateurs de systèmes intelligents. »
Hydrogène, intelligence artificielle, stockage d’électricité, cybersécurité… Les défis ne manquent pas pour les électriciens de demain. Pour Arnaud Berthonnet, comme tout au long de l’histoire de la profession mais plus encore aujourd’hui, le vrai défi est celui des compétences. Les acteurs du secteur le font d’ores et déjà remarquer, comme le président de Mobileese, cabinet de conseil spécialisé sur la mobilité électrique : « on forme chaque année environ 9 000 jeunes aux métiers de l’électricité, mais d’ici deux ou trois ans, le pays aura besoin de recourir à [entre] 50 000 [et] 80 000 personnes par an ».